Rencontres-Phares

Un des plus grands trésors que la vie puisse nous offrir est sûrement de rencontrer et de connaître un être exceptionnel et marquant.
Nous avons tous, je pense, en mémoire et en reconnaissance infinie, certaines personnes qui nous ont aidés à des moments importants, voire cruciaux, de la vie ; des personnes qui auront changé,  d’une manière ou d’une autre, notre façon de penser, de travailler. Des personnes qui en étant « au bon endroit au bon moment » nous ont permis de résister et  d’avancer, d’élargir et d’approfondir l’art  auquel nous nous étions dédiés .
Tels pour moi étaient – dans l’ordre chronologique - Hans Gál, André Marchal, Marie-Claire Alain  et Petr Eben.
 
11Hans Gàl (né à  Vienne en  1890, mort à Edimbourg en 1987, compositeur, pianiste  et professeur ).
Il serait sans doute le premier surpris de voir sa lointaine élève le garder ainsi dans sa mémoire, et  pourtant...
Professeur d’harmonie, de contrepoint et  d’histoire de la musique à l’université d’Edimbourg  c’est lui qui a encouragé mes premiers essais dans ces matières, qui nous montrait à nous les élèves, un visage toujours humain et compréhensif, qui avait toujours le temps d’écouter une question, de donner une réponse, de faire savoir qu’il appréciait nos efforts et, peut-être surtout, qu’il croyait en notre capacité de réussir.
Dans un programme d’études où dominaient  le surcharge de travail, le manque d’encouragement, d’échange ou même le simple contact entre professeurs et  étudiants, l’humanité de Hans Gál était comme une lumière éclairant un tunnel. De plus, ses merveilleux talents de musicien, de professeur et de compositeur, le plaçaient loin au-dessus de ses collègues. Non seulement j’ai eu une chance inouïe d’avoir bénéficié    de son enseignement mais je peux dire que sans lui je n’aurais  sans doute pas survécu, du moins musicalement, à ces trois années de fac. Et puisque tout a commencé par cela... !
 
12André Marchal (1894-1980)
Artiste incomparable, maître aimé et respecté, ami exquis et fidèle,  André Marchal rayonnait d’humanité et de vérité, de gaieté et de profonde sagesse. Ma première leçon avec lui m’a révélé ce que peut être un grand maître ; sa simplicité, son extrême gentillesse n’avaient d’égales que son extraordinaire perception et l’élan généreux de son instinct  musical.
Nous, ses élèves, avions tous le sentiment de travailler avec un maître « pas comme les autres ». Nous le sentions jeune, enthousiaste, près de nous. Son art  évoluait constamment, son interprétation, souple et vivante,  n’était jamais stéréotypée. Il nous a appris à écouter, à analyser une sonorité, une combinaison de jeux ;  il éveillait en nous la sensibilité à l’accent, à l’appui rythmique, en un mot, à  tout ce qui donne à l’orgue ressort et vitalité.
 Mais donner le bon exemple, ne pas fermer ses élèves dans un carcan,  ne suffit pas, et André Marchal le savait. Jour après jour il nous apprenait à prendre nos propres décisions, à assumer nos propres responsabilités. Il   refusait  la copie servile,  le travail sans initiative ou réflexion.  Le moment venu, il savait  s’éloigner pour nous regarder voler de nos propres ailes. Et quand nous tombions, il était là pour  nous aider  à nous relever, a tirer la leçon de l’échec et  à repartir.
Il nous laisse le souvenir de la beauté de l’art, de la musique faite dans la joie, et peu d’hommes auront autant que lui illuminé la vie des autres. En même temps il s’est efforcé de nous  donner, à nous ses élèves, la force, le savoir, la connaissance du métier, afin que nous puissions, à notre tour, transmettre sa flamme. 
 
13Marie-Claire Alain (née en 1926)
J’aime à dire que Marie-Claire Alain a été ma « bonne fée ». Notre première rencontre, chez André Marchal à Paris,  fut le début de plus de quarante ans d’amitié et d’aide :  à la jeune récitaliste : Vous n’êtes pas encore allée aux Etats-Unis ? Il est grand temps, écrivez tout de suite à…  au chef de chorale anglicane toujours à la recherche de chanteurs : j’ai des élèves qui ont absolument besoin d’un orgue pour travailler, pourraient-ils chanter chez vous ?;  à l’ apprenti-professeur qui n’avait alors jamais mis les pieds dans un conservatoire :  je suis nommée à Rueil-Malmaison et  j’ai besoin d’un assistant parlant anglais ;  oui, pour tout cela et beaucoup d’autres choses, Marie-Claire n’a cessé de me tendre la main pour aller plus loin,  pour réussir là où je ne m’étais jamais imaginée,  pour me conforter dans l’idée que la famille et la carrière pouvaient se décliner ensemble. Grâce à elle j’ai appris à accompagner la liturgie à Saint-Germain en Laye, à me familiariser avec l’orgue Cavaillé-Coll (appels d’anches, machine Barker) en un mot à me plonger dans les multiples  occupations du métier d’organiste en France. . Chère Marie-Claire, je ne pourrai jamais oublier  combien de joies et d’épanouissement musical je vous dois ! Hommage à Marie-Claire Alain.

14Petr Eben (1929-2007)
Certes, j'avais pris l'habitude, dès mes leçons avec André Marchal, de montrer mes efforts d'interprétation aux compositeurs : Jean Langlais, Olivier Messiaen, Jean-Claude Henry, Pierre Petit. Mais la découverte  - qui fut plutôt le fruit d’un hasard – de  la musique de Petr Eben   puis le privilège de faire la connaissance et de travailler avec ce compositeur et cet homme d’exception,  resteront à jamais gravés dans ma mémoire.
Un premier voyage à Prague, en 1977, m’a laissé avec la conviction que sa  musique devait absolument être connue  dans le monde entier,  bien au-delà des confins de la Tchécoslovaquie et de ce qu’on appelait à l’époque « les Pays de l’Est ».. Ainsi commença pour moi  une sorte de croisade ; aidée il est vrai, par différents facteurs : un ami commun à l’ambassade britannique de Prague qui a organisé notre première rencontre, une année (1978-79)  pendant laquelle Eben a enseigné à Manchester, en Angleterre, m’ offrant donc la possibilité d’un travail plus suivi,  puis sa présence à un premier concert  de sa musique à Paris . Dans un geste d’une merveilleuse générosité, Jean Langlais nous avait offert la tribune de Sainte-Clotilde pour l’occasion  A la fin du concert il prit le micro et exprima certainement ce que le public avait senti tout au long de la soirée : votre musique touche le cœur, car elle est écrite avec le cœur.
Parler de Petr Eben c’est évoquer bien sûr un musicien rare, un caractère exceptionnel, un être aimé et respecté, mais c’est également  se trouver en face – je crois que le mot n’est pas trop fort - de miracles….
 -  le miracle  d’avoir survécu au camp de concentration de Buchenwald, où il était interné à l’âge de 15 ans,
  - celui d’avoir trouvé en la foi chrétienne la force de résister aux persécutions du régime communiste en gardant un optimisme inébranlable et une reconnaissance envers le monde et son Créateur
-  celui d’avoir su faire porter  par sa musique  un message de réconfort et d’espoir ;. n’a-t-il pas dit : "mon credo est de faire passer un message…"
-   celui d’avoir embelli la vie de tant de personnes  en leur montrant le bien  dont nous sommes tous capables.
 
J’ai eu la chance extraordinaire de travailler pendant près de 25 ans avec Petr Eben.  Cela m’a ouvert les portes d’un  travail commun entre interprète et compositeur et m’a apporté des richesses  musicales, que je n’aurais jamais imaginées.. Je garde le souvenir d’un musicien hors pair,  d’un  homme simple et spontané, enthousiaste et sincère,  et de l’artiste absolu. 

Et je n'oublie pas ceux qui m'ont aidée à différentes étapes de ma carrière, à Edimbourg, à Londres, à Paris.

Dr Robert Head, organiste de la cathédrale Sainte-Marie d’Edimbourg, qui fut mon premier professeur d’orgue. Il me faisait tellement peur, que je n’ai jamais pu lui dire qu’en fait je n’avais pas envie d’apprendre cet instrument monstrueux avec son caillebotis sous les pieds. Malgré mes débuts plutôt récalcitrants, il a su me passer sa flamme, tout en me donnant une introduction exceptionnelle à la musique sacrée.   
Ramsay Geikie,   qui m’a ouvert les portes du monde du piano et m’a donné l’amour de cet instrument. Toujours là dans les moments difficiles, il m’a préparée pour la faculté de musique de l’université d’Edimbourg et m’a aidée à obtenir mes premiers diplômes.
James Gibb, merveilleux pianiste, qui m’a acceptée comme élève à Londres et m’a donné la base technique qui me manquait encore cruellement en quittant l’université. Cette base m’a permis de construire ma propre technique et, par la suite pendant toute ma carrière, de faire face aux multiples challenges du répertoire d’aujourd’hui.
Martindale Sidwell, organiste de Hampstead Parish Church, Londres, qui fut le premier à tourner mes yeux – et mes doigts – vers la France. Sans lui, aurais-je eu l’idée d’approcher André Marchal ? et de trouver ma voie et mon bonheur en France, pays qui a bien voulu m’adopter ? Rien n’est moins sûr !
C’est grâce à Jacques Taddei que je suis devenue enseignante passionnée ; il m’a intégrée au conservatoire de Rueil-Malmaison, où Marie-Claire Alain, récemment nommée à la classe d’orgue, avait besoin d’une assistance anglophone. Ce fut le début d’une longue aventure, de découvertes, d’efforts, de récompenses (pas toujours !) parmi les jeunes et les moins jeunes. Bref du bonheur.


                                                                        Merci à tous ! 

 
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